APA-ER_mail1966Scan-0586

0586 (3 lettres)

lettre 1 (sur papier libre)

Mon Eliane, (je me demande si j’ai encore le droit de t’appeler ainsi)

C’est du temps très dur pour moi, je n’arrive pas à récupérer depuis ces terribles jours. Rien ne va bien et je ne me sens pas capable de travailler. J’ai l’impression que je ne peux rien accomplir en dehors de l’amour que j’ai pour toi et en dehors de celui que tu avais. Il y a bien une chose importante que rien ne peut remplacer, c’est les magnifiques qualités que tu as et que peu de personnes possèdent. Tu peux te rassurer quand à ta solidité mentale car si tu considères que moi j’ai pu être différent, rien de tout cela ne serait arrivé. Tandis que l’on est tenté de croire que moi avec n’importe qui, les choses prendraient cette direction ou forme.

Encore une triste (nouvelle) 2 jours avant le happening, Alan a attrapé les oreillons, sa femme est affolée, on ne fait pas le truc pourtant tout le monde avait été averti, les journaux en parlaient, well ce sera remis au Printemps.

Toujours rien de l’assurance, pas vu Iolas qui m’a téléphoné, pas mal d’ennui on verra mais tu aurais pu m’écrire au moins comme une marraine de guerre.   Je t’aime     Arman

 

 

 

lettre 2 (sur entête “hotel Chelsea”)

Mon Eliane

Je suis plutôt fatigué en ce moment, ça va mal, je ne peux trouver la paix et la tranquillité d’aucune façon, il y a des centaines de lettres que je ne t’écris pas parce que je me parle à moi-même et à toi et je fais les réponses et les questions. Je suis dans une nausée mentale et physique perpétuelle tout me demande des efforts. J’espère quand même que je m’en tirerai mais pas pour l’instant - et cela sur tous les plans- parce que je manque d’allant et d’enthousiasme.

A Nice je souffrais de tes souffrances et de mon insatisfaction, ici je souffre de ton absence et de mon insatisfaction.  Si au moins je pouvais aimer Joan et être heureux avec elle ce serait d’un point de vue égoïste un moindre mal, mais ça ne marche pas et je n’ai pas cette réaction dans le fond de bonne santé que tu imagines toujours que je dois avoir, de retomber sur une autre fille avec détermination. Non je suis fatigué et cela ne m’amuse plus. J’ai comme je te l’ai dit au téléphone l’impression que j’ai des lunettes fumées et que je ne peux les enlever pour voir vraiment le soleil le jour, je suis impuissant à gouter la vie et les moindres choses.

Mes activités ici ne sont pas pour autant ralenties mais bon dieu que cela est lourd. Je vais peut-être prendre une chambre au Chelsea à l’année et avec un prix bas, mais je pourrai la sous-louer lorsque je ne serai pas là. J’ai des complications avec mes “income tax”  il faudrait que tu me fasse en gros un memo de ce que j’ai reçu comme chèques dans l’année 65, mais à mon nom  et à peu près ce que j’ai dépensé. (dessin d’une araignée) Je te demande encore des trucs à faire, c’est la barbe. Je voudrais te demander seulement de mettre ma tête sur tes genoux et oublier le temps et les soucis.

J’ai vu Kono hier, il est probable que je sois invité au Japon un de ces prochains jours, ce serait chouette j’espère que tu trouveras le temps de venir avec moi.

Pour l’argent le peu de fric que j’avais emporté fond rapidement et j’espère que je vais m’en sortir sans trop vendre de choses réservées pour la rentrée. 

Il faudrait pour toi téléphoner à Ginou à Bruxelles pour avoir une idée de quand tu pourras avoir money.

Plus que d’une thérapie, je crois que ce dont j’ai vraiment besoin c’est de repos 15 jours un mois sans rien à faire ou à penser.

Eliane, mon Eliane tu n’as pas de chance d’avoir un homme si faible et si malade

Je t’embrasse très fort avec mon âme    Arman

 

Lettre 3 (sur entête “hotel Chelsea”)

Ca va toujours aussi mal. Je crois qu’il y a différents paramètres à considérer, d’abord une peur certaine de la mort, le refus total de la relativité de mon existence ; après le refus de ta mort car ce doit signifier aussi une part de la mienne, en corollaire : le refus de mon vieillissement et le refus du tien, malgré que ce soit des faits. En plus des questions d’accomplissement sur les plans existentiels, je ne suis pas satisfait ni de moi ni de toi. Sur le plan de la réussite, je ne suis pas content de ma campagne américaine et je désire m’en punir et punir tout le monde.

Je me punis et te punis donc des faits suivants : j’ai vieilli tu as vieilli, je ne me sens pas harmonieux, ni toi non plus. Je ne suis pas reconnu comme je l’espérais être, ect. ect. ect.

 et crois moi bien aucun substitut ne pourra me sortir de cette impasse , pour l’instant seulement le côté ludique de l’existence pourrait me satisfaire à condition que j’ai l’appétit nécessaire. Mais ce qui précède explique le peu d’appétit que je dois avoir en réserve.

Le côté ludique de la création.

Le côté ludique de la rédaction.

Mais de même pour tout cela nécessité d’appétits.

Je suis depuis un certain temps avec des exceptions très courtes plus conduit dans mes actes par la nécessité de survivre plus que par le contenu même des actes.

Je pense que si j’arrive à m’en tirer pour deux ou trois mois, des vacances coupant tous les ponts avec mes activités me permettraient peut-être de reprendre assez de forces pour avoir plus d’appétit. 

Ce statement n’est néanmoins que relatif, s’il était absolu j’aurais du même coup purgé mes inhibitions mais comme tu le sais, il y a encore d’autres racines qui celles-là remontent à l’être même et à ses motivations premières, celles-là ne peuvent être appréhendées si facilement et m’être extirpées de même. Néanmoins cette sorte de confession de faits très précis je crois est la preuve du vrai et profond amour que je te porte.  Arman