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Eliane.
Le voile se déchire par brèves secousses d’une lucidité aveuglante. Tu surprends la bête en train de faire des dégâts puis plus rien - mais je me souviens- et je crois comprendre ce qu’ont vu les autres les ainés, les vieux maudits Sade, Nerval, Lautréamont, Rimbaud et plus près Artaud et ceux-ci : Bosch, Cousin, Goya, Ensor, Van Gogh.
Ceux-ci ils ont vu ou entrevu et jamais oublié, la Méduse, la Gorgone et encore il n’est question que de ceux qui se sont fait connaître, combien et combien encore. Il faut et maintenant je le sais, un humour fondamental physique, un humour d’essence tel que celui de Gurdjieff pour ne pas sombrer, car parfois voir les figures humaines telles qu’elles sont et aussi aisément que le squelette apparait aux R.X., voir ces pauvres masques au déclin de la vie et même avant, tout tordus de n’avoir pu s’adéquationner à la conscience, tous griffés de n’avoir pu vaincre la crainte, la haine et le tigre qui les habitent.
Je hais toutes ces formes sociales d’ordre, de morale, d’éthique, de devoir assez contraignantes pour transformer ce bel et libre animal par l’incessante torture d’un comportement inapplicable vraiment à chaque conscience, et qui lui est inculqué dès les premières entrevues avec ses pairs. Les cicatrices d’une lutte pour la vie, d’une inquiétude naturelle, d’une quête individuelle sont certes moins laides que ces résultats d’un décalage continuel et avilissant, et entre nous quel résultat ?
Par-dessus le temps et l’espace dans l’obscurité la plus complète, les tentacules de mon esprit cherchent et atteignent le tien et le secouent tel un prunier comme pour se persuader de son existence.
         Je t’aime.
            Je vis de toi et par toi.
                Arman.