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0238 (avec enveloppe dessinée datée 21-10-1957 adressée chez Sarisson, Paris)
    Mon énergie Féminine
Je vais revivre, je commence à être assailli par l’absurde de plus en plus. Les inutilités me sautent à la gorge… et nia nia nia bonjour madame ! foncé ou clair ?  Oui non à votre service, la livraison dans une quinzaine, nous fabriquons aussi sur mesure, merci madame, ect. ect. ect. J’ai mis au point un système parfait pour me débarrasser des chronophages du type féminin entre deux âges qui désirent passer un bon quart d’heure avec moi à me faire partager leur convictions esthétiques et mobilières et qui bien entendu n’envisagent en aucune façon effectuer un achat. (C’est beau hein les mots consacrés « effectuer un achat » c’est toute une civilisation c’est le 19eme siècle). Je les vois entrer elles ont un style. Il y a la : monsieur, monsieur qui tape du doigt sur les meubles monsieur, il n’y a personne ? ect. ect. et il y a celle qui entre en douce s’incruste monolithe dans les meubles et attend immobile en silence, il y a celle qui fonce dans le magasin à la recherche de sa proie, il y a, mais de toute façon elles sont toutes identiques.

Je laisse venir un peu puis raide abandonnant mon occupation « en général lire » je me déplie le visage impassible puis je lance un très long et suave « bonjour madame » j’arrive lentement près d’elle et je parle si possible en désharmonie avec mes gestes, c’est à dire je parle  saccadé avec des gestes harmonieux ou lentement avec des gestes nerveux, puis je m’applique à décaler le sens de l’entretien, exemple « monsieur je désire une console pour mettre dans mon couloir je la veux en chêne et haute de 1m20  = je n’ai pas de console madame elles se font rares, on en produit très peu  = pourriez-vous me l’exécuter = oui madame il faut me fournir un dessin côté et sous 48h sans engagement de notre part, je vous communiquerai le devis correspondant, mais par contre j’ai un très curieux bar gothique en ce moment ?  = pensez-vous que chêne cela ira ?  mais madame c’est subjectif, je ne me permettrai pas = car c’est pour aller avec des meubles bretons = c’est un pays très fermé madame = ils sont en chêne = j’ai l’intention d’y passer des vacances = et avec des sculptures = la côte est très découpée madame n’est-ce pas ? = mais ? = je pense madame que vous pourriez la trouver toute faite en Bretagne chez un antiquaire et surtout à meilleur compte = mais monsieur je ne suis pas de Bretagne = Ah quel dommage madame, alors je ne peux pas grand-chose pour vous = la dame me regarde curieusement et à ce moment est déjà dehors car en plus existe une partie physique du plan qui tient du judo et de la bataille navale. Je tâche toujours de bloquer la cliente au croisement, avant qu’elle n’ait pu envahir l’arrière magasin,  puis j’avance suavement sur elle jusqu’à ce qu’elle s’arrête puis ferme en place et mou intérieurement j’attends qu’elle esquisse un pas, puis son pas esquissé rencontrant un mur elle doit le retirer alors j’avance le pied correspondant et en déséquilibre elle doit encore battre en retraite et cela en douceur jusqu’à la porte, les disharmonies de mes gestes, les incohérences de ma conversation, les étranges regards et les absences des présences et d’absences lui causent un tel malaise qu’elle ne peut insister.

     Jamais je n’ai subi d’échec je ne leur ai jamais rien vendu ni essayé et jamais elles ne revinrent. Les derniers mots : bon ! au revoir monsieur d’un ton sec et peiné, je rétorque au revoir madame toujours à votre service ! Et c’est la débandade appuyée par mon regard lourd sur la nuque trahissant ma pensée les travestissant en vaches égarées et en lapins vidés.
    A tout de suite ma Eliane en peau de tendresse et en soie d’amour.   Arman